Selfilles #2

Selfilles #2

5792 8688 Justine

Vendredi, nous avons publié la première partie d’un article s’interrogeant sur le féminisme en photographie à l’heure des blogs et des réseaux sociaux. 

Voici la seconde ! 

Selfilles #2

Rupture et réappropriation

Elles (les femmes photographes) sont en effet de plus en plus à s’emparer du droit de s’auto-objectiver et d’exploiter leur image. Le début d’un processus d’émancipation imparfait mais très important amenant certains, dont Charlotte Jansen, à parler d’un « female gaze ». « La photographie a une énorme influence sur nous, et le fait que plus de femmes que jamais soient maintenant derrière l’objectif est significatif, parce que nous voyons des choses sur nous-mêmes que nous n’avions jamais vues auparavant. Jusqu’à présent, la plupart des images de femmes auxquelles nous avons été exposées ont été créées par ou pour des hommes. C’est le début de l’âge du regard féminin. »

Engagées et parfois censurées, elles sont nombreuses aujourd’hui à photographier les femmes (parfois elles-mêmes) avec une bienveillance qui s’accompagne d’une conscience aiguë de ce qui se joue : une rupture et une réappropriation. Elles exploitent volontiers l’univers domestique et tordent les codes sociaux. Elles détournent fréquemment les approches sexuelles de l’image de la femme. Elles prônent l’acceptation de soi et interrogent la représentation du corps, la féminité, l’intimité et l’identité en photos et sur les réseaux sociaux. Certaines y comptent des dizaines de milliers de followers.

Une notoriété et des communautés qui n’empêchent pas la censure *. Les conditions d’utilisation d’Instagram proscrivent l’affichage de photos « violentes, nues ou partiellement nues, discriminatoires, contrefaites, dont le contenu est illégal, haineuses, pornographiques ou sexuellement suggestives ». Les menstruations, la grossesse, la pilosité féminine tombent pourtant régulièrement sous le couperet de la plateforme de partage d’images. On peut légitiment s’interroger sur les représentations du corps féminins qu’elle privilégie.

Voir des photos de jeunes femmes minces en lingerie ou en bikini, y compris dans des poses très sexys/sexualisées, est parfaitement accepté, et serait donc acceptable. C’est visiblement plus compliqué lorsqu’il s’agit de cellulite ou d’allaitement.

Le militantisme, bien sûr, ne constitue pas un dénominateur commun aux démarches photographiques s’exprimant sur les réseaux sociaux. Aux côtés d’écritures provocatrices, satiriques se déploient des démarches intimistes. Il est important de souligner l’hétérogénéité des pratiques et des histoires propres à chaque photographe, façonnées selon l’époque, le pays, la culture ou le milieu social auxquels elle appartient. Les interviews rassemblées dans l’ouvrage Girl on Girl (réalisées auprès de 40 artistes issues de 17 pays) témoignent de la diversité des raisons pour lesquelles les femmes photographient les femmes. Par ailleurs, les photographies prises par les femmes n’existent évidemment et heureusement pas seulement en contrepoint du récit masculin.

L’impulsion derrière l’acte photographique peut être un moyen d’explorer ou de comprendre l’identité, la féminité, le corps, la sexualité. Les photos de femmes réalisées par des femmes peuvent être des outils pour défier les perceptions répandues dans les médias, pour militer, pour revisiter les traditions esthétiques. Parfois, dans les démarches d’autoportrait, l’utilisation du corps féminin est d’abord un moyen : c’est un matériel disponible, sur lequel la photographe-modèle a la maîtrise totale.

Alors, quid si l’on cherche à définir une esthétique commune à ces démarches plurielles ?

De lectures en interviews réalisées directement pour cet article, il apparaît en tout cas que les femmes photographes voient bien plus qu’un corps féminin lorsqu’elles pointent leur appareil sur elles. Ce que confirme Lorraine Gamman, auteure et professeure de Design à Londres : « le rôle du regard féminin n’est pas de s’approprier la forme masculine traditionnelle du « voyeurisme ». Son but est de perturber le pouvoir phallocentrique du regard masculin en prévoyant d’autres modes de regard. »

L’enjeu n’est donc pas une inversion du regard masculin, mais bien sa transformation : ce regard d’opposition englobe la résistance ainsi que la compréhension et la conscience du regard masculin. En corrigeant des discours induits par celui-ci, il en propose une relecture, parfois non dénuée d’ironie. Un retournement perceptif qui secoue des codes sociaux toujours englués dans de vieux archétypes. En cela, le regard féminin crée la possibilité d’une multiplicité d’angles de vision.

Il s’agit donc pour les artistes de ce « féminisme connecté » de prendre de biais ou à rebours la vision de la femme véhiculée par les médias de masse. Une sorte de contre-pouvoir numérique à ne pas négliger quand on sait qu’Instagram comptait à lui seul, en juin 2018, un milliard d’utilisateurs actifs par mois.

* En 2013, le compte Instagram de la photographe Petra Collins était fermé suite à la publication d’une photo d’elle en culotte d’où dépassaient ses poils pubiens. Comptant respectivement 236 000 et 66 100 abonnés, Arvida Byström et Molly Soda ont vu plusieurs de leurs images supprimées sur Instagram. Elles ont invité les membres de leur communauté à leur faire parvenir leurs photos censurées par le réseau social. Elles en présentent 270 dans le livre Pics Or It Didn’t Happen.


Lien vers les sites des photographes dont les images illustrent cet article : 

Ania Cyrson Szreder

Murielle Joye

Barbara Salomé Felgenhauer

Julie Scheurweghs

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