Paul the French – Matthieu Marre

Paul the French – Matthieu Marre

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BrowniE et Le Vif/L’Express s’associent à nouveau pour vous présenter un « Regard ». Ce jeudi 14 février, il s’agit de celui de Matthieu Marre, photographe français installé à Bruxelles. 

Il a répondu à nos questions au sujet de sa série Paul the French, en écho à la publication de celle-ci dans les pages de l’hebdomadaire. 

Jeune homme torse nu se promenant sur une plage californienne.

Peux-tu retracer brièvement ton parcours photographique ?

Je suis parti faire un voyage à 21 ans. Ca devait être un tour du monde. Je me suis finalement arrêté en Asie Centrale après 9 mois d’errance. Je suis parti en train. J’avais tellement peur que je n’ai pas quitté les trains/bateaux jusqu’à Istanbul. J’avais emmené un appareil. Et finalement, photographier m’ancrait avec une force inouïe. C’était la première fois que je ressentais les choses ainsi. Je pouvais être en dehors tout en ayant le sentiment de vivre avec. Par la suite, je n’ai jamais cessé de photographier. Je l’ai fait comme une pratique précieuse, personnelle et nécessaire, sans trop croire aux ambitions que je pouvais formuler silencieusement. Jusqu’à ce qu’Emmanuel d’Autreppe veuille faire un livre *. 

Quelle est l’histoire de cette série ?

J’avais besoin de partir sous d’autres cieux. Mon petit frère avait besoin de communiquer son expérience aux Etats-Unis où il vivait depuis plusieurs années (or le voyage ne se communique pas). Il travaillait dans des fermes de cannabis en Californie. On s’est dit que c’était une bonne idée de se retrouver pour y travailler et vadrouiller ensemble dans son van. Je savais que j’allais autant sur mes traces que sur les siennes. On est trois frères du même père. Une relation assez forte s’est construite malgré les différences d’âge (ils ont 13 et 16 ans de moins que moi). Il est troublant d’avoir le sentiment d’avoir en face de soi comme un double à une quinzaine d’années d’intervalle. Paul me ressemble assez physiquement, sans parler du mimétisme familial, du caractère, des névroses, etc. 

Bref, je pars là-bas. Je photographie sans savoir dans quelle finalité, comme d’habitude. Les choses doivent s’imposer d’elles-mêmes sous prétexte qu’elles auraient ainsi plus de sens. Quand je regarde les photos qui en ressortent, je vois Paul partout. Je vois l’admiration que j’avais pour lui là-bas. Son énergie. Mon enthousiasme. Le désir sous-jacent de témoigner ce qu’il vivait sans doute aussi. Et j’avais bien aimé ce nom de « Paul the french ». Je trouvais ça drôle et parlant. Il s’était mis à faire du skate pour se faire des copains. Et il a été pleinement associé au groupe de skaters du coin. Et c’est pas rien un groupe de skaters aux Etats-Unis.

Comment l’appareil s’est-il installé entre Paul et toi ?

Je photographie la famille depuis qu’il est tout petit. Non seulement il n’était pas étonné, mais il se laissait faire. Me laissant le temps parfois de saisir la pause, de descendre du van, de revenir en arrière. Il y avait un besoin réciproque je crois, et complémentaire, où l’appareil jouait parfaitement son rôle de trait d’union, de lien, de révélateur, de projecteur fantasmatique. Paul m’accompagnait autant que je tentais de le révéler dans toute la beauté éphémère de sa jeunesse.

Route bordée de sapins éclairée par les phares la nuit.

Quand on part vivre à l’étranger, on est là-bas (prenons le cas de Paul) « the French », mais en France on devient inévitablement « l’Américain ». Une liberté ? Une errance ?   

La liberté du voyage, selon moi, c’est de pouvoir évoluer indépendamment de l’identité reçue et construite, sans cesse réactualisée par sa famille et ses amis. En voyage, soudain on existe autrement et on ne comprend quasiment rien à ce qui se passe autour de soi. On erre dans une bulle, on peut recevoir autrement le regard de l’autre. En rentrant, on se heurte à ce qu’on le croit être devenu, ce que l’on aimerait partager avec ses proches, et le refus qui est le leur, parce que précisément leur identité dépend aussi de celle que nous avions avant de partir. Raison pour laquelle on demeure un petit frère à 50 ans pour son aîné de 53 ans.

Evoquant justement ton propre départ des années plus tôt, tu écris dans une note qui accompagne cette série « le monde n’habite pas au-dehors, il gît sous la peau ». En quoi la photographie, regard « extérieur à » et « posé sur », peut-elle dire ou sur-titrer ce monde ? 

C’est l’idée que le monde est construit d’affects, de mots et de signes. Que nous n’avons pas la capacité à le regarder pour ce qu’il est, mais à travers nos filtres symboliques, nos artefacts d’humains et nos névroses. Couplé à cela l’idée que l’appareil est une machine extérieure à soi. Que l’oeil n’est pas capable de voir ce que voit l’appareil (vitesse, cadrage, deux dimensions). Et qu’en ce sens, on peut imaginer que l’appareil ait accès à une réalité indépendante. Une photographie spirite revisitée à coup de psychanalyse pour le dire grossièrement ! Raison pour laquelle je m’applique à être aussi fidèle que possible lors d’une prise de vue à l’émotion ressentie en voyant quelque chose qui me plaît, et je me déplace rarement pour cadrer une photo. Je la fais souvent de là où je me tiens. Donc dire le monde, je n’y crois pas, même si je trouve que le documentaire est un genre noble. Sur-titrer le monde, oui, nécessairement. Mais quand on a de la chance, l’image photographique a su faire un pas de côté et surprendre notre lecture des choses.

Portrait d'un jeune homme coiffé d'un bonnet, éclairé par une lampe torche la nuit.

Quels sont tes prochains projets (série, exposition, publication…) ? 

J’ai la chance de faire actuellement une résidence à Marchin qui donnera lieu à une exposition lors de la Biennale de photographie en Condroz cet été. Je participe à une exposition collective au château de Karreveld à Molenbeek le 21 mars. Je suis invité par le festival In Cadaquès fin septembre. Et enfin je pars pour l’Amazonie dans pas très longtemps.

Tu m’aurais posé la même question il y a peu, j’aurais dit, “ben euh…”.


* L’Oublié, paru aux éditions Yellow Now – Collection Angles vifs – 2015.

Un livre que nous aimons beaucoup chez BrowniE, au point de l’avoir déjà offert une demi douzaine de fois. 


Le Vif/L’Express a récemment inauguré « Regards », une nouvelle rubrique de quatre pages présentant photoreportages et images d’auteur, pour raconter l’actualité et le monde autrement.

BrowniE est heureux d’être associé à la mise à l’honneur de la photographie d’auteur. Le site accueillera des prolongements de ces publications.

Retrouvez l’intégralité du portfolio de Matthieu Marre dans Le Vif/L’Express en librairie dès ce jeudi 14 février.

N’hésitez pas à visiter le site internet de l’artiste : www.matthieumarre.com

Matthieu Marre est membre du Studio Hans Lucas.

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