Entretien avec Georges Buschini

Entretien avec Georges Buschini

518 519 Justine

À l’avant-veille de la clôture de son exposition « Borinage – Un voyage photographique » à la Maison culturelle de Quaregnon, nous avons posé quelques questions au photographe parisien Georges Buschini. Comme un premier retour sur ce projet au long cours

Nous aurions aimé pouvoir retranscrire ici la délicatesse de son phrasé, tant elle rime avec celle de son approche du territoire borain et de ses habitants. Ne manquez pas l’occasion de découvrir ses images en sa présence, ce samedi 17 novembre.

Dans l’introduction du livre accompagnant l’exposition, la formule « reporter du quotidien » est utilisée pour évoquer votre méthode de travail. Est-ce qu’elle vous convient ? 

Je préciserais un peu le mot « reporter »… Disons qu’il s’agit d’un reporter profondément subjectif. Ma démarche est une recherche de l’être, de rencontre des personnes, de compréhension de leur vie. La relation est au coeur de tout !

Et cette relation a nécessité de prendre le temps ? 

La notion de temps dans les rencontres se vit plus en terme d’intensité qu’en terme de durée. Et cette rencontre a parfois été vécue sans qu’aucune image ne soit prise. Elle se nichait dans les moments, les lieux. Et presque toutes les discussions ont finalement tourné autour d’un « l’état des lieux » du Borinage. Un état des lieux matériel mais aussi humain.

La région, son nom, son histoire… ont longtemps habité votre imaginaire. Qu’avez-vous ressenti lorsque vous l’avez concrètement découverte et explorée ?  

De la surprise ! J’arrivais sans doute avec certaines projections… Je me suis retrouvé dans un « autre part », quelque chose de totalement différent par rapport à mes connaissances générales ou ce que j’avais pu vivre ailleurs. Il y a eu la découverte du territoire, mais on peut aussi carrément parler de monde. La situation du borinage est très particulière, notamment par son histoire économique. Mais au delà de ça, j’ai rencontré des gens dont la vie était profondément ancrée sur ce sol borain. Cela se traduit dans leur parole mais aussi dans leur comportement. Cet ancrage est sans doute la plus forte particularité découverte lors de ce « voyage photographique ».

Au sujet du comportement justement… Comment procédez-vous sur le terrain ? Et comment travaillez-vous techniquement ? 

Je travaille au grand format. Mon appareil est donc visible, toujours présent sur son pied. J’étais présent avec pour fonction de réaliser des photos mais le véritable intérêt est dans le regard porté. L’appareil reste un accessoire inerte si il n’y a pas de déclenchement. Les gens n’ont pas témoigné de curiosité par rapport à la technique ou à l’appareil. Il n’avait pas d’importance, ne représentait rien. Et c’est très positif : j’ai été accueilli plus en tant qu’individu qu’en tant que photographe. Il a été question d’échange de regards et de mots sur un quotidien, de connaissance réciproque.

C’est toujours suite à une invitation que je suis rentré chez les gens : je déclenche leur ouverture, mais je ne pousse pas les portes. Une acceptation et une confiance se sont établies naturellement. J’ai pu photographier des habitants du Borinage et donc parfois dans leur lieu de vie. C’est aussi là qu’à résidé la surprise : au niveau de cette relation perçue et reçue de façon sincère. Même si il est bien sûr arrivé que des personnes restent indifférentes à ma démarche.

Dans ces quartiers, les gens se connaissent tous, au moins visuellement. Et très peu de personnes déambulent : c’est rare de croiser des personnes qui se déplacent à pieds. Il y a peu de commerces dans certaines communes et l’urbanisme est particulier, complexe, entre ancien périmètre minier et habitations. Le type de bâtiments, de paysages, tout est imbriqué. Ce territoire demande une véritable exploration. Je suis toujours resté attentif à y marcher et à y progresser sans jouer les curieux.

En ce qui concerne les prises de vue elles-mêmes, la chambre impose un temps, un acte photographique lent. C’était une belle façon de m’immerger dans ce territoire, dans ce monde.

Nous l’avons écrit ailleurs : le livre qui accompagne l’exposition est plus qu’un catalogue et fait oeuvre lui-même. Quel est votre rapport à ces deux façon de partager la photographie : l’exposition et la publication? 

Après ce travail au temps long (ndlr : Georges Buschini a arpenté le Borinage une quarantaine de fois en quatre ans) et mon imprégnation par ce sujet, au fur et à mesure qu’approchait cette sorte de conclusion qui est de montrer les photos, j’ai eu le sentiment que cela m’échappait… ce qui est une bonne chose.

L’exposition, lorsqu’on est sur place, permet un échange avec le public, mais c’est limité dans le temps. Un livre permet que les photos passent entre les mains des lecteurs, que les gens se les approprient.

Le livre était dans mon esprit indispensable, vis-à-vis du sujet lui-même mais aussi des gens rencontrés. La maison d’édition Snoeck s’est révélée intéressée par mon travail. J’ai été ému qui soit « reçu » là-bas, dans tous les sens du terme, et que le livre puisse être réalisé. Le livre est le support idéal pour ce sujet : il est local mais peut, au niveau sociologique, trouver une résonance « universelle ».

L’objet livre est toujours le résultat de choix. Au niveau de la sélection des images d’abord mais aussi dans la façon de les présenter. Chaque image doit vivre par rapport à celle qui la suit et celle qui la précède. Il y a la question des vis-à-vis. Il s’agit d’obtenir une homogénéité graphique, mais aussi que le cheminement, l’exploration se révèlent. Ce travail sur le livre est comme rencontrer, raconter le sujet une seconde fois.

Le livre restera dans les mains de celles et ceux que j’ai rencontrés et photographiés. C’est une façon de rendre l’accueil par les images reproduites. C’est vraiment important pour moi. Au fil de mes visites, j’ai d’ailleurs souvent essayé de retrouver les personnes prises en photo pour pouvoir leur donner une épreuve. Cela n’a pas toujours été possible, mais j’ai pu en offrir quelque-unes.

L’exposition a rencontré un très beau succès public. Elle semble susciter beaucoup d’émotion chez les visiteurs. Qu’est-ce que ça représente pour vous ? 

Dès le départ, une de mes motivations principales était que les personnes photographiées puissent faire pleinement partie du projet. Il n’était pas question de faire leur portrait et puis de repartir. Cette somme de travail, de rencontre, d’émotions… devaient pouvoir être présentées, en particulier aux participants. Il était très important qu’elles puissent découvrir l’exposition ici.

Le lien avec les gens du Borinage a été fondamental et il l’est resté jusque dans cette étape qui se terminera ce samedi. Mais rien n’empêcherait que l’exposition tourne, pour rendre compte ailleurs de ce parcours avec ces gens avec lesquels j’ai tant partagé. J’en serais très heureux…

Le livre, lui, voyage déjà. Il sera notamment tout prochainement disponible à la librairie du Centre Wallonie-Bruxelles à Paris.


Exposition encore accessible :

  • ce vendredi 16 novembre jusqu’à 17h.
  • ce samedi 17 novembre, de 14 à 18h, en présence de Georges Buschini.

À la Maison culturelle de Quaregnon (Rue Jules Destrée, 355 – 7390 Quaregnon). Entrée libre.

Catalogue bilingue aux Editions Snoeck

144 pages – 29.5 x 24.7 cm – 24 €

En vente à l’exposition et dans les bonnes librairies.

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