Amélien Ledouppe – L’Amour tout cru

Amélien Ledouppe – L’Amour tout cru

1920 1280 Justine

La double actualité d’Amélien Ledouppe nous donne l’occasion d’accueillir notre premier article invité : une interview du jeune photographe réalisée par Julie Maréchal, programmatrice arts plastiques au Centre culturel de Huy.

Encore étudiant à l’École Supérieure des Arts Saint-Luc à Liège, Amélien Ledouppe raconte sa vie à travers son travail d’images et nous fait découvrir sa communauté, ses amis, et ses rencontres. Dans sa série « Anges », il dévoile avec beaucoup de douceur des portraits de personnes transgenres ou de jeunes dont la sexualité et le genre se dé nissent hors des « normes » préétablies.

Tes images nous montrent une part de ta vie et nous fait découvrir tes rencontres amicales ou amoureuses avec beaucoup de poésie, de lumière et de légèreté. Comment expliques-tu le titre de la série, « Anges » ?

Je choisis toujours des titres courts, dont l’évidence me frappe, pour lesquels je ne dois pas réfléchir trop longtemps. Vers mes 16 ans, j’ai décidé de parler de ma transidentité à mes parents. À l’époque, je craignais qu’ils n’acceptent pas. J’ai la chance d’avoir une famille très ouverte, et mon père m’a alors répondu par : « Tu es un ange, les anges n’ont pas de sexe. » J’ai toujours trouvé cette phrase très belle, très poétique, et tellement forte que j’en ai fait le titre du projet.

Ce travail réalisé sur cette communauté transgenre à laquelle tu appartiens t’oblige-t-il à t’expliquer sur ton identité de genre ?

En ce qui concerne les modèles, je n’ai pas eu besoin de m’expliquer puisque nous sommes, pour la majorité d’entre eux, des amis de longue date.
De manière plus générale, j’ai bien moins d’explication à fournir qu’à mon ha- bitude ! Depuis que « Anges » existe, les gens ont cessé de me demander dans quelle « case » je rentrais. J’imagine que le fait d’être confronté à tous ces por- traits sans genre et sans étiquette peut faire réaliser qu’il n’y a jamais vraiment de frontières à ce que l’on est, ou ce que l’on veut être.

Les portraits montrés nous renvoient aussi vers des questions d’identité sexuelle. Quelles seraient les questions à propos ou les plus pertinentes pour toi si une de tes connaissances venait t’aborder sur le sujet ?

Il m’arrive souvent de tomber sur de grands curieux. Les questions les moins pertinentes sont malheureusement les plus nombreuses. « Comment fais-tu l’amour ? » ou même « Comment ton partenaire te considère-t-il ? » et allant parfois jusqu’à des questions plutôt malsaines je pense, si l’on s’imagine qu’on ne les poserait pas à une personne cisgenre.

Il est pertinent de demander, si on l’ignore, quelle est la différence entre le genre et l’identité sexuelle. Beaucoup de personnes se trompent totalement sur ce sujet, pourtant un des plus importants.
Pour certains, que je sois une personne transgenre influe directement sur ma sexualité. Pour quelques personnes transgenres, c’est le cas. Pour d’autres, pas du tout. Nous sommes tous différents, et il n’existe aucune généralité valable même au sein d’une communauté comme celle-ci.

L’identité sexuelle, c’est quelque chose qui peut être très public, comme très pu- dique. Je trouve pertinent de demander, dans tous les cas, quelle identité sexuelle se rapproche le plus de celle à laquelle on appartient. Mais il ne faut pas aller plus loin, du moins, pas sans l’accord évident de la personne.

Par contre, concernant le genre, demander à la personne le pronom qu’elle sou- haite est une question extrêmement importante, qu’il ne faut pas avoir peur de poser. Savoir ce qui lui convient est tout simplement une question de respect. Même si cette question peut parfois être blessante, elle évite beaucoup d’autres blessures par la suite.

Pour ma part, je ne serais gêné d’aucune question, car je pense que répondre clairement aux questions, même aux pires, peut faire réaliser à l’autre ce qu’il est en train de demander. De plus, donner certaines clefs peut permettre aux gens de mieux comprendre la transidentité.

Dans ces photographies, il n’y a pas que des visages, des paysages se dévoilent. On découvre une atmosphère très délicate et onirique. Qu’apprend ta photographie sur toi-même ?

Mon amour de l’humain est probablement le fait le plus criant; j’en photographie extrêmement souvent. Je pense que je suis « amoureux » de chaque personne que je photographie. Je suis très admiratif de notre complexité, de notre force, mais aussi de nos faiblesses. Je trouve l’humain intriguant. Si, parfois, on trouve des paysages dans mes travaux, c’est qu’ils représentent une part blessée de ce que je raconte. Couverts d’incidences, de déchirures, sur des films abîmés ou périmés, mes paysages sont le reflet de la part sombre du thème abordé.

Au final, il s’agit d’une extension de moi : une personne probablement très ouverte, qui parle beaucoup, mais dont le côté sombre est toujours discret, enfoui, lointain.

On se rend compte dans tes recherches qu’il y a une dimension plastique indéniable. Dans tes séries, des couleurs tantôt affadies ou très pop sont choisies. Le noir et blanc est expérimenté joliment et tes images offrent souvent une texture particulière et très raf née. Déjà, on sent de l’amusement, une assurance et une belle liberté sensible. Qu’attends-tu pour l’avenir, as-tu une direction choisie ?

Le domaine de la photographie est difficile d’accès, et même si j’aime la pho- tographie, je pense qu’elle restera toujours un hobby, quoi qu’il arrive. La rai- son est simple : je veux pouvoir m’amuser longtemps, et ne pas faire d’elle un travail. C’est pour cette raison que j’ai étudié le graphisme auparavant. Je ferai probablement un métier d’art, mais toujours en laissant à la photographie une place dorée, luxueuse.

Je continuerai dans cette optique, en espérant qu’elle puisse aussi être, au-delà d’un simple hobby, une expression, un moyen de donner la parole à d’importants sujets.

Interview réalisée par Julie Maréchal, programmatrice arts plastiques au Centre culturel de Huy

Toutes les photos © Amélien Ledouppe


Pour découvrir le travail d’Amélien Ledouppe : 

BIP 2018 – Biennale de l’Image Possible
Jusqu’au dimanche 1er avril
Les Chiroux – 4000 Liège
www.bip-liege.org

L’Amour tout cru – Une exposition collective sur la sexualité
Du samedi 10 mars au dimanche 8 avril
Vernissage le vendredi 9 mars à 18h30
Espace Saint-Mengold – 4500 Huy
www.acte2.be

www.instagram.com/ledouppe.art/ 

Suivez-nous :